Jude Law interprète le pape Pie XIII dans "The Young Pope", diffusé sur Canal Plus. (G. Fiorito/Sky/HBO/Wildside/Canal+)

Paolo Sorrentino, le cinéaste italien à qui l’on doit "This must be the Place" (Sean Penn en ersatz de Robert Smith), "La grande bellezza" (oscar du meilleur film étranger en 2014) ou plus récemment "Youth" (avec Michael Caine et Harvey Keitel) chapeaute désormais "The Young Pope", de l’écriture à la production, en passant par la réalisation.

Innervée de sa patte si reconnaissable, la série arpente les couloirs et les antichambres du Vatican, évente les secrets d’alcôve, révèle les tractations politiques et les complots, bref met en lumière l’un des espaces les plus mystérieux et fantasmatiques de l’Occident.

Retour aux basiques

De l’élection du jeune archevêque de New York, Lenny Belardo (Jude Law), à la fonction papale, on ne saura rien. The Young Pope s’ouvre en effet après la nomination de l’Américain, s’intéressant de fait à l’exercice du pouvoir.

Et Sorrentino ne faiblit pas en s’harnachant à ce difficile projet. Si le rôle spirituel du pape vis-à-vis des croyants passe par sa sensibilité, les orientations du culte suivies par Lenny ont de quoi surprendre. Toujours très enclin à la provocation, Sorrentino choisit donc un pape iconoclaste, mais pas comme on pouvait s’y attendre. Un pape qui pardonnerait l’avortement ou l’homosexualité réaliserait finalement la révolution que les laïcs ou les modérés attendent, autant dire rien de très provocateur.

En revanche, en optant pour un pape jeune et séduisant prônant un retour à une liturgie littérale, le showrunner frappe juste.

Sécularisation, extrémisme et communication 2.0

Alors que l’islam fait face à une radicalisation interne, Sorrentino imagine le camp catholique aux mains d’un fondamentaliste.

Mais Pie XIII est aussi le produit de son époque, conscient du pouvoir médiatique, désireux d’édifier son image publique dans l’ombre du mystère comme ses modèles Banksy, Daft Punk ou Salinger.

Ce savant mélange entre sécularisation, extrémisme et communication 2.0 transcendent "The Young Pope". Plus qu’une série, les dix épisodes dessinent une geste artistique, une installation narrative, plastique, musicale complexe qui se déploie comme une œuvre d’art contemporain.

De l'art contemporain

La présence dès le générique, lors d’un travelling en plan séquence, d’œuvres interdites par l’Église au fil des siècles, démontre sans doute possible la volonté de Sorrentino de positionner sa série dans l’histoire de l’art, comme un curseur civilisationnel.

En cela, l’apparition de La Nona Ora (sculpture de Maurizio Cattelan montrant le pape Jean-Paul II écrasé par une météorite) en point d’orgue de ce générique entérine la filiation agit/prop voulue par le réalisateur.

Les choix musicaux, d’une reprise instrumentale électrisée de Jimi Hendrix ("All along the watchtower") en ouverture, au tube de LMFAO ("Sexy and I know it") en passant par la folk de Flume, Andrew Bird ou Belle and Sebastian, jouent la carte de l’éclectisme, s’amusent à télescoper moderne et ancien, profane et sacré.

Mais Sorrentino ne se contente pas d’une esthétique léchée – parfois trop maniériste, surtout dans les premiers épisodes–, d’une bande-son au cordeau et d’un sous-texte sulfureux. Il parvient à amalgamer tous ces ingrédients avec intelligence.

Les dialogues de "The Young Pope", brillants moments de rhétorique, de joutes verbales astucieuses voire vicieuses (le tête-à-tête avec le premier ministre italien) et de poésie inattendue (les "lettres d’amour" du pape) synthétisent les enjeux de la série : la séduction pour régner (par la force, la verve ou l’esbrouffe). Idéalement casté pour le rôle, Jude Law joue, s’amuse du trouble qu’il produit, conscient que dans un monde d’images son visage d’ange est un atout.

Un coup de maître

Faux semblants et manipulation règnent dès lors en maître dans la série (Dieu existe-t-il ? Les miracles sont-ils possibles ?) sans jamais perdre de vue l’origine de Lenny, orphelin abandonné par ses parents hippies.

Soutenu par une pléiade d’acteurs formidables, dont Diane Keaton (en nonne substitut maternel de Lenny), Silvio Orlando (un cardinal retors fou de foot), Javier Camara (le cardinal confesseur du pape) ou Cécile de France (attachée de presse du Vatican), "The Young Pope" s’attache au destin d’un enfant mal aimé devenu l’homme le plus puissant de l’Église, ausculte les atermoiements moraux d’une caste souvent considérée comme détachée des problématiques contemporaines et surtout questionne la foi, ce feu intime qui prône la paix quitte à faire la guerre pour y arriver.

Un condensé de contradictions brillamment mis en scène par un Sorrentino totalement inspiré. Un coup de maître qui aura une suite l’année prochaine.

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Élevé au bon grain par des films vus au cinéma comme Le Silence des Agneaux, Jurassic Park, Forrest Gump, La Liste de Schindler, Pulp Fiction ou Les Évadés. Depuis, je n’ai plus quitté la basse-cour !

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