Sidse Babett Knudsen interprète Irène Frachon dans "La fille de Brest" (Lother/2016 Haut et Court /France 2 Cinéma)

Sacrée par le prix d’interprétation féminine à Cannes l’année dernière (pour son rôle dans "Mon Roi" de Maïwenn), c’est derrière la caméra que nous revient Emmanuelle Bercot, un an après son plus gros succès ("La tête haute", qui valut à son jeune acteur, Rod Paradot, le César du meilleur espoir masculin).

Car sa spécificité, loin d’être courante dans le milieu du cinéma, est de mener en parallèle et depuis ses débuts une triple carrière : actrice, réalisatrice et scénariste, ce qui lui confère une richesse de points de vus.

La cinéaste a une prédilection pour les portraits de femmes. Elle a mis en scène Emmanuelle Seigner et Isild Le Besco dans "Backstage" ou encore Catherine Deneuve dans "Elle s’en va".

Son dernier film, "La fille de Brest", en est un vibrant exemple. Emmanuelle Bercot revient sur le plus important scandale sanitaire de ces dernières années : l’affaire du Mediator. Ce médicament des laboratoires français Servier, prescrit à l’origine aux diabétiques puis comme "coupe faim" à des patients voulant perdre du poids, a été reconnu dangereux en France trente ans après sa mise sur le marché, car causant ou aggravant des valvulopathies (maladies cardiaques).

"Enquêteuse médicale"

Une femme, la pneumologue Irène Frachon du CHU de Brest, alerte en 2009 les autorités compétentes des dégâts provoqués et des risques mortels engendrés par la prise du médicament. C’est un combat dicté par l’urgence qui commence alors, contre un groupe pharmaceutique puissant, contre les autorités qui ne la prennent pas au sérieux et même contre ses propres collègues.

Basé sur le livre d’Irène Frachon paru en 2010 ("Mediator 150 mg : Combien de morts ?"), "La fille de Brest" est un film très documenté qui déroule en détail et chronologiquement la révoltante histoire d’un scandale dont la révélation tient à l’acharnement d’une poignée de convaincus.

La réalisatrice nous place dans l’œil d’un cyclone qui a bouleversé la vie de milliers de gens, évitant la sécheresse d’un discours clinique, elle donne à son film le tempo d’un cœur qui bat la chamade, celui de son héroïne et de son actrice, Sidse Babett Knudsen, qui porte le film d’une façon formidable.

"On ne trouve que ce que l'on cherche" : cette phrase prononcée par un collègue d’Irène résume bien la démarche de la pneumologue. Car derrière cette évidence se trouve une volonté : celle de creuser, de comparer, d’investiguer. C’est d’ailleurs appareil photo à la main que nous est présentée cette figure d’"enquêteuse médicale".

Avis de tempête

L’objectif rivé sur le tissu malade lors d’une opération, elle fait des gros plans sur ce qui était dissimulé. Tout son combat va consister à mettre en lumière ce que personne n’avait envie de voir, en créant une chaîne dont il faudra convaincre chaque maillon. C’est ce que le film arrive très bien à faire : accrocher son spectateur à la course d’Irène, en faisant de chaque étape une péripétie qui relance le récit.

Irène doit ainsi s’adjoindre les services d’une réelle équipe de chercheurs. C’est le professeur Antoine Le Bihan (Benoit Magimel) et sa petite équipe qui vont accompagner Irène dans l’établissement de la vérité. Chaque pas se heurte à un obstacle : l’Afssaps (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) reste sourde aux arguments de la combative pneumologue.

Elle est bien seule lors de sa présentation, face aux représentants du laboratoire, cravatés dans leur déni. Même pour les médias, l’intérêt de l’affaire les laisse froids, avant qu'un chiffre tonitruant soit dévoilé : celui du nombre de morts.

L’avis de tempête balaye la vie d’Irène, qui se heurte à la problématique des relations étroites entre les groupes pharmaceutiques et le milieu médical, à l'image du "Nouveau protocole", avec Clovis Cornillac. La prise de risque est d’autant plus grande que sa quête pourrait avoir des conséquences négatives sur Antoine, dont les recherches sont financées par…l’industrie à laquelle il s’attaque.

Une chaîne humaine ténue se met ainsi en place.

Une tornade positive

Les téléspectateurs français amateurs de la fameuse série danoise "Borgen", le succès d'Arte, connaissent déjà l'actrice Sidse Babett Knudsen. Les autres l’ont découverte récemment dans "L’Hermine", face à Fabrice Luchini, film qui lui a valu le César de la meilleure actrice dans un second rôle.

Grâce au joli succès du film, le plus grand nombre a pu découvrir les talents de l'actrice qui irradie à présent "La fille de Brest". Emmanuelle Bercot ne devait pas se tromper, car le film se construit autour de cette figure féminine qui porte la révolte. Son choix est en totale adéquation avec l’énergie du personnage. L’actrice danoise à l'accent charmant est une tornade positive. Elle mène de front sa vie familiale et son combat pour son autre famille : ses patients. Le film n’oublie pas, entre les batailles juridiques et administratives, que derrière les chiffres et les tableurs il y a des victimes.

L’une d’elle, Corinne, sera à cet effet le fil rouge qui donne corps au drame en cours. Avec son franc-parler, son exaltation et son pouvoir de conviction, Irène est une battante qui force le respect mais qui sait aussi, sobrement, rendre hommage aux premiers concernés : l’énoncé des prénoms de ses patients lors du journal télévisé est une séquence émouvante.

Emmanuelle Bercot sait tirer le meilleur de ses acteurs. Que ce soit aux États-Unis avec Edward Snowden (auquel Oliver Stone vient de consacrer un film) ou en France avec Irène Frachon, les lanceurs d’alerte font preuve d’abnégation face à la négation. Celle qui est surnommé la "fille de Brest" dans le film s’est désormais fait un nom.

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Élevé au bon grain par des films vus au cinéma comme Le Silence des Agneaux, Jurassic Park, Forrest Gump, La Liste de Schindler, Pulp Fiction ou Les Évadés. Depuis, je n’ai plus quitté la basse-cour !

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