La saison 3 de "Black Mirror" est disponible sur Netflix. (David Dettmann/Netflix)

Trois épisodes par saison, telle était jusque-là la ration octroyée au public par le showrunner Charlie Brooker. Lorsque Netflix reprend la production de "Black Mirror" en 2015, il est question d’une saison quadruplée, qui ne sera finalement "que" doublée. Six épisodes, donc, qui abordent chacun à leur manière les conséquences à plus ou moins long terme des révolutions technologiques auxquelles nous assistons aujourd’hui.

La dictature du like et du perfect world mis en scène par les internautes des réseaux sociaux (épisode 1, "Chute libre"), les nouvelles formes guerrières à l’heure du 2.0 (épisode 5, "Tuer sans état d’âme"), les mondes virtuels qu’ils soient ludiques (épisode 2, "Playtest") ou thérapeutiques (épisode 4, "San Junipero") ou encore le crime virtuel et ses punitions (épisode 3, "Tais-toi et danse" et 6, "Haine virtuelle").

On l’aura compris les intentions de Charlie Brooker, scénariste de tous les épisodes de cette 3e saison, demeurent invariables : interpeller le spectateur sur les mutations profondes qu’engendrent le réseau et les applications technologiques qui en découlent sur les individus.

Un récit kaléidoscopique

Série d’anthologie comme "True Detective" ou "Fargo", "Black Mirror" ne partage que peu de points communs avec ces succès récents, puisant plus vraisemblablement sa conception dans "La Quatrième dimension" ou "Les Contes de la crypte".

L’indépendance scénaristique des épisodes (aucun acteur en commun, cadre spatio-temporel différent) fait plutôt penser à un récit kaléidoscopique, où chaque segment serait une variation homogène et étanche.

La guerre qui traverse l’épisode 5 n’existe que dans cette narration, tout comme les abeilles High-tech de "Haine virtuelle" ne butinent pas dans les autres histoires.

En évacuant toute interpénétration des univers qu’il observe, Charlie Brooker esquisse une myriade de scénarii futuristes, tous crédibles et pourtant tous chimériques aujourd’hui. Au spectateur de choisir la dystopie qu’il préfère, celle qui lui semblera la plus réaliste, la prophétie qui aura le plus de chance de s’accomplir dans les années à venir.

Le devenir des sociétés hyper connectées

Cette liberté laissée au public a d’autant plus de poids que les récits de Brooker s’amusent avec cynisme parfois à pointer les déviances déjà à l’œuvre.

La vindicte publique qui écartèle certains individus sur les réseaux sociaux (harcèlement, appel au meurtre), tradition née chez les Romains où un pouce levé ou baissé conditionnait la survie d’un combattant, n’est guère une extrapolation mais bien une réalité palpable en 2016.

Idem pour le spectacle égotique des selfies en quête de reconnaissance qui pullulent sur le net. En cela, "Black Mirror" se veut à la fois une réflexion sur le devenir des sociétés hyper connectées tout autant qu’une critique contemporaine de ces usages massivement répandus.

Le souci de "Black Mirror" ne se situe donc pas dans les thématiques que la série abord, mais bien dans la façon dont elle les réalise (et les scénarise).

Redoutablement moraliste, "Black Mirror" délaisse le vernis iconoclaste qu’elle arbore a priori, pour peu qu’on y prête attention. Les "déviants" sont ainsi systématiquement punis (c’était d’ailleurs déjà le cas dans la saison 2), jetés en prison, mis à mort ou torturés.

Le manichéisme irrigue ainsi presque tous les épisodes, excepté ceux qui ne sous-tendent aucun outrepassement moral et/ou légal ("San Junipero", "Playtest").

Une réussite en trompe l’œil

Cette vision corsetée des cheminements des personnages (on aurait pu imaginer des transformations profondes des notions de bien et de mal dans ces mondes-miroirs) se double d’une réalisation paresseuse, voire ratée.

"Chute libre", par exemple, a beau bénéficier d’une direction artistique réussie (le travail sur les lumières et le choix d’une colorimétrie pastel), la lente progression de l’intrigue et le découpage téléguidé plombent l’épisode, tout comme les digressions inutiles et la construction en flashback de "Haine virtuelle".

Cette propension à la lourdeur est d’autant plus surprenante que les réalisateurs qui se cachent derrière cette 3e saison ont prouvé leurs qualités : Joe Wright ("Orgueil et préjugés"), Dan Trachtenberg ("10 Cloverfield Lane"), James Watkins ("Eden Lake"), Owen Harris ("Kill your Friends"), Jakob Verbruggen ("House of Cards") et James Hawes ("Penny Dreadful").

On en vient alors à remettre en cause l’écriture même de "Black Mirror", l’œuvre de Charlie Brooker qui aurait tout intérêt à intégrer d’autres plumes, d’autres sensibilités dans la machine scénaristique. Car au-delà de son immense intérêt réflexif sur l’avenir des humains connectés, la série ne parvient jamais à faire exploser à l’écran la charge au vitriol et l’intelligence de ses enjeux. Trois fois dommage.

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Élevé au bon grain par des films vus au cinéma comme Le Silence des Agneaux, Jurassic Park, Forrest Gump, La Liste de Schindler, Pulp Fiction ou Les Évadés. Depuis, je n’ai plus quitté la basse-cour !

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