Pour son documentaire "Avant le déluge", Léonardo DiCaprio s'est entretenu avec Barack Obama. (Capture d'écran "Avant le déluge")

Si son père, vendeur de bandes-dessinées underground, avait eu des goûts décoratifs plus conventionnels, peut-être la conscience du monde de Léonardo DiCaprio en aurait-elle été amoindrie. "Le Jardin des délices", de Jérôme Bosch (peint vers 1500), a en effet accompagné chaque soir les rêveries et les cauchemars de l'enfant qu'il était, puisque le tableau était accroché sous forme de poster au-dessus de son lit. Le tryptique religieux représente dans un premier panneau un Eden heureux et stable. Le second illustre les péchés capitaux qui s'installent. Puis le troisième : le paradis détruit, irrémédiablement sali. Un paysage tourmenté, corrompu, dénaturé, annonciateur de l'Apocalypse imminente.

Le documentaire "Avant le déluge", produit par l'acteur et visible gratuitement en 45 langues depuis dimanche 30 octobre (en collaboration avec National Geographic) sur Dailymotion et Youtube, démarre par cette anecdote personnelle. Le monde aujourd'hui, s'il devait s'illustrer dans l'un de ces panneaux, s'incarnerait sans doute dans le dernier.

"Les terres du Mordor"

"On dirait les terres du Mordor", lance ainsi un DiCaprio effondré en survolant, à Alberta (États-Unis) une zone d'extraction de sables bitumeux, où l'on récupère le pétrole sablonneux. La technique, la plus dévastatrice existante, est utilisée par Shell et Exxon. Son interlocuteur ne relève pas, indifférent à la poésie de Tolkien. Forêts abattues, lacs et étangs empoisonnés, bio-diversité détruite, population locale mise en danger : le coût réel de l'exploitation de la mine est inchiffrable.

Pendant deux ans, la super-star a écumé le monde afin de filmer les ravages du changement climatique et de la surconsommation énergétique.

Le charbon, le pétrole, le gaz naturel : telles sont les énergies fossiles sur lesquelles les USA, par exemple, s'appuient. Or, comme le rappelle un expert interviewé, "il n'existe pas d'énergie fossile propre."

Explosion de montagnes pour extraire le charbon, fracturation hydraulique pour le gaz naturel, forage offshore pour le pétrole : la surconsommation a un prix, mais nous ne serons bientôt plus solvables.

De Ban Ki-Moon aux acteurs locaux

Si le statut de l'acteur lui a permis d'obtenir des têtes-à-têtes avec Ban Ki-Moon, le pape François (à qui il offre d'ailleurs un livre illustré par le fameux "Jardin des Délices"), John Kerry et même Barack Obama, ce ne sont pas forcément les rencontres les plus intéressantes. Celles avec les acteurs locaux le sont davantage.

Par exemple avec le directeur de la politique énergétique chinoise, qui nous apprend que la Chine, pourtant très dépendante aussi des énergies fossiles (et souvent pointée du doigt en terme de pollution), s'oriente bien plus vite que les États-Unis vers le renouvelable comme le solaire. Pourquoi ? Tout simplement car la pollution liée à l'activité humaine (air irrespirable dans les grandes villes, explosion des cancers…) est directement ressentie dans leur quotidien par les Chinois et devient la première cause de manifestations et de soulèvements.

En terme d'adaptation, il ne faut pas compter sur l'altruisme des politiques, mais bien sur la pression populaire (et donc sur la prise de conscience) : tel pourrait être le message du documentaire.

De même, cet échange avec l'indienne Sunita Narain (l'Inde : est le 3e pollueur mondial) qui pointe du doigt l'hypocrisie des Occidentaux envers les pays en développement pour qui la croissance rapide est le but ultime. Comment culpabiliser ceux qui veulent sortir de la pauvreté, alors que les premiers sont eux-mêmes tellement en retard dans le développement de méthodes alternatives et ne veulent surtout pas changer leur mode de vie destructeur ?

Sincère et brillant

L'heure n'est plus à se bercer de mots mais bien à l'action mondiale.

Montée des eaux, déplacements des populations ("un problème de sécurité nationale", à terme, aussi, dixit Barack Obama), fonte des glaces, destruction des récoltes, annihilation de nombreuses espèces animales (en Indonésie, par exemple, avec la culture de l'huile de palme) : Hara-Kiri à plus ou moins brève échéance de notre monde.

Le documentaire est pédagogique, instructif. Pas très optimiste – comment l'être, alors que les traités de libre-échange, promesses d'accélération du système malade, fleurissent ? Il ne tombe pas dans l'enfilage de perles roses-bonbon à la sauce hollywoodienne, mais se révèle au contraire sincère et, disons-le : brillant.

Léonardo DiCaprio, activiste depuis déjà longtemps, se paie même les lobbies qui gangrènent le Sénat américain. Il donne le nom des multinationales et ceux des sénateurs climato-sceptiques qui bloquent tout projet législatif ambitieux. Certains de ces représentants se feraient graisser la patte jusqu'à hauteur de deux millions de dollars pour pilonner toute avancée alternative, ou au moins de contrôle, qui mettrait en danger les revenus des géants industriels.

Nos votes sont nos moyens de pression

Alors, prise de conscience globale, oui très bien. Mais comment agir à son petit niveau ?

L'alimentation, déjà. Réduire sa consommation de viande. L'élevage exponentiel de bœufs est une catastrophe. Déforestation intensive pour créer des pâturages; rejet de méthane par les bêtes, redoutable gaz à effet de serre (23 fois plus dévastateur que le CO2). De quoi regarder son cheeseburger différemment et ne même plus sourire aux blagues salaces sur la digestion bovine.

Repérer et bannir de son panier tout produit contenant de l'huile de palme. Devenir avisé et éco-responsable lorsqu'on remplit son panier. Face à un mode d'agriculture fou, le pouvoir du consommateur est immense. Chaque choix au supermarché a des conséquences concrètes.

Et concernant nos politiques, il en va de même. Nos votes sont notre moyen de pression. Un coup de griffe à Obama au passage : en 2007, il se prononçait contre le mariage pour tous. Quelques années plus tard, il changeait de pied devant… les sondages sur le sujet. Selon ses intérêts, dirigeant varie, souvent. Les politiques sont comme ils sont : ils ne comprennent que la pression. À nous de la leur mettre.

DiCaprio fait sa part, à nous de faire la nôtre

D'où le scepticisme, d'ailleurs, de DiCaprio lors de la signature de la COP21 : une prise de conscience globale officialisée, c'est bien. Mais sans aucune mention de la taxe carbone qui forcerait les états, ni aucune sanction prévue en cas de non-respect des engagements, elle appelle pour le moins à un suivi serré de la part des citoyens. Or le temps nous manque. Plus question de panels d'experts qui, dans 10 ans, en prévision de 2052…

Prenons la France en exemple. Trompeter le succès de la COP21 pour, dans le même temps, autoriser les boues rouges en Méditerranée. Faire la danse du ventre en direction des écolos pendant les campagnes électorales, mais autoriser l'extraction de sable en Bretagne, tout comme les mines polluantes. Promettre une restriction du nucléaire, mais laisser minimiser les défaillances des centrales pour des raisons politiques et économiques (cf "Le Canard enchaîné" du 26 octobre sur la communication ubuesque d'EDF après le rapport de l'Autorité de Sûreté Nucléaire).

Et que dire du climato-scepticisme affiché par un ancien président qui aspire à le redevenir ? Rien, par charité.

Il y a les déclarations. Puis il y a les faits. À chaque citoyen de s'y intéresser et d'interpeller sans pitié ses dirigeants défaillants. Et, les sanctionner le cas échéant, en temps voulu : voilà le seul langage qu'ils impriment. Voici l'une solutions majeures à notre portée. L'action n'est plus une option. L'écologie une urgence vitale et non une danseuse occasionnelle que l'on affiche dans les dîners, pour se pousser du col. Ou sinon, laissons faire et, comme le montre si bien "Avant le déluge", l'univers cauchemardesque du "Jardin des délices" sera notre seul héritage aux générations futures.

Avec ce film et ses moyens, Léonardo DiCaprio aura fait sa part. À chacun d'en faire de même, nous tous à notre niveau. Un film à voir absolument.

Frédéric L'Helgoualch est l'auteur de "Deci-Delà" (ed. du Net) et de "Pierre Guerot & I" (ed. H&O).

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Élevé au bon grain par des films vus au cinéma comme Le Silence des Agneaux, Jurassic Park, Forrest Gump, La Liste de Schindler, Pulp Fiction ou Les Évadés. Depuis, je n’ai plus quitté la basse-cour !

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